Le débat sur un système de transport public totalement gratuit refait surface depuis l’annonce du leader du Parti Travailliste le premier mai à Port-Louis. L’application de cette mesure se fera, espérons le, en cas de victoire de l’alliance PTr/MMM/ND aux prochaines élections générales. Même si cette proposition demeure cohérente avec la politique de transport public gratuit pour les personnes âgées, les étudiant.es et les personnes vivant avec handicap, amorcée en 2005, elle suscite de nombreux questionnements. Il est d’emblée important de qualifier le caractère et la lignée de cette mesure. C’est une mesure socialiste dans le sens où l’Etat pourvoit une prestation sociale en éliminant le critère économique qui discriminent toute personne n’ayant pas le moyen de se payer un trajet. C’est aussi une mesure qui va dans le sens du droit et de la liberté de mouvement de toute personne, car souvent les lignes de bus opérées par les opérateurs privés se font sur la base du nombre de passager.es pour des raisons économiques. Cet état de chose prive certains villages de transport public. La grève de la faim de Nitin Jeeha en février 2021 dans le village de Saint Hubert, avait exactement à faire avec cette disparité. Pas que les habitant.es de Saint Hubert refusent de payer pour voyager, mais leur petit nombre ne serait pas profitable pour l’opérateur privé qui préfère ainsi ne pas desservir le village, privant ses habitant.es de moyen de locomotion. Se mouvoir est un droit et l’État a le devoir de le faire respecter. La société mauricienne à une histoire de lutte dans l’accession à son indépendance et à des prestations sociales. La pension universelle, le suffrage universel, l’éducation gratuite pour ne citer qu’eux, sont les résultats des luttes des générations précédentes. Ainsi toutes mesures tendant à plus de liberté et de droit à la population mauricienne doivent être vues comme allant dans le sens de l’histoire et de l’émancipation du peuple.

Cette remise en perspective est importante pour répondre à tout ce qui disent trop facilement que les mesures sociales, le welfare state, c’est de l’argent public gaspillé. Certes, les mesures socialiste se trouvent renforcées quand la fortune des riches est taxée et équitablement redistribuée ou quand une réforme agraire corrige la gabegie colonialiste. En attendant, sachons où se situe le sens de l’histoire et le progrès. Une avancée sociale n’a pas besoin de se justifier par les marqueurs des institutions néolibérales ou autres mesures capitalistes. Elle se justifie dans une politique tendant à plus d’égalité, de liberté et de bien-être des citoyens. Le critère de profitabilité ne peut être pris en compte dans l’application des mesures sociales pour de multiples raisons. Mais fondamentalement, il n’est pas du rôle de l’État de faire du profit. Il est entendu que cela n’exclut pas la question économique, les prestations sociales doivent être financées. La question est bien comment, et par qui? Un gouvernement qui décide d’une politique quelconque doit se donner les moyens de la réaliser. Ce n’est pas une question d’ordre comptable, mais plutôt d’ordre philosophique. 

Dans le cas du transport public gratuit, la notion de justice économique prend tout son sens. Prendre un peu de la richesse que produit le pays pour subventionner un système de transport public totalement gratuit. Personne n’est assez dupe pour penser qu’à Maurice il nous manque de l’argent. Le problème est qu’il est mal distribué. A titre d’exemples, le groupe MCB se targue d’une profitabilité nette de Rs 12.4 milliards en mars 2024, soit une hausse de 14.6% comparée à l’année précédente. Les divers opérateurs hôteliers annoncent quant à eux des profits mirobolants en hausse constante depuis la reprise du secteur après le covid. Le comble est que le ministre des finances, Padyachi a fait cadeau de quelque Rs 20 milliards aux secteurs privés à travers l’exonération de la dette liée aux Wage Assistant Scheme. Les subventions diverses de l’État sur les salaires sont aussi des largesses à coût de milliard, octroyées aux secteurs privés qui proviennent de l’argent public. N’oublions pas les milliards de roupies de réserve de la banque centrale mise à disposition du gros capital. Nous n’avons pas beaucoup entendu dans ces cas là les pourfendeurs du Welfare State s’en offusqués. Pourtant il s’agit bien là de l’argent public. Dans ces cas mentionnés, cet argent a été très mal distribué puisque ceux/celles qui y ont contribué se retrouvent aujourd’hui à faire de plus en plus difficilement face à la hausse du coût de la vie et beaucoup d’entre eux voyagent par bus. Quel est donc le problème s’ils/elles voyagent sans payer et que ce système est rendu possible par une participation plus importante des plus riches à l’économie?

Dans un travail de recherche datant de 2008, Devianand Narrain, membre du comité national de Rezistans ek Alternativ et secrétaire de la General Workers Federation a conclu à la viabilité d’un système de transport public totalement gratuit. Dans cette recherche, il est question de collectiviser les bus et de compenser les opérateurs privés qui mettront leurs véhicules au service de ce système collectif. Devianand Narrain, analyse la subvention déjà octroyée par l’État aux compagnies et opérateurs privés pour la frange de la population exemptée. Selon ses recherches, il suffirait que les employeurs cotisent un montant de Rs 1000 mensuellement par employé ce qui ne bouleversera pas la pratique existante de remboursement du transport des travailleurs. Dans la proposition de Devianand Narrain, l’employeur ne versera plus d’argent à l’employé en remboursement, mais contribuera dans un fond géré par l’État qui aidera à soutenir le système de transport public gratuit.

Dans l’entretien qu’il accorde à Rising Ocean, le militant chercheur revient sur cette étude. Il affirme que cela est toujours possible et que les avancés technologiques permettent que ce système de transport public soit alimenté par l’énergie solaire, réduisant le coût sur le fuel et le coût écologique par la même. Il soutient avec chiffre à l’appuie que c’est économiquement viable et que cela ne représente pas de menace pour les opérateurs privés, qui intègreront en fait le système de transport proposé.

Le lien pour l’étude réalisée en 2008 est disponible ici. Même si les chiffres dans ce rapport de 2008 est obsolète, le modèle proposé demeure valide selon Devianand Narrain.

http://risingocean.io/wp-content/uploads/2024/05/enn_lot_sistem_transpor.pdf